Fatigue d'une nuit blanche sous ciel noir...L'histoire du muezzin qui n'en finit pas: détournement du haut-parleur pour des chants de mariage...rythmes et voix effrénées qui vont jusqu'à hurler...Cela pourrait s'arrêter à minuit, à 2 heures, à 4 heures...NON...un arrêt et c'est la reprise du muezzin de 5h.
Partition à plusieurs voix: sous ma fenêtre une bande de chèvres et d'ânes ont décidé de mener grande réunion sur un tempo parallèle. Diabolus in musica. La voix de l'aigrelette s'amuse à répondre en contrepoint à la voix de la brailleuse rauque. C'est alors que l'âne se lance dans la synthèse du colloque nocturne avec reprise de chaque point à développer. Mes oreilles n'en peuvent plus, j'imagine des histoires à n'en plus finir..... Si chacun cherchait à faire passer ses idées avec autant de tapage, je crois que je deviendrais chèvre à mon tour... et qu'il me faudrait accepter de descendre de mes grands chevaux pour me lancer dans des débats sans fin avec des ânes sous les fenêtres de ceux qui perdent leur temps à passer la moitié de leur vie à dormir...
Mon dos est brisé dans la cuvette du matelas, j'ai les lattes qui me cravachent les reins et je lutte contre un moustique prisonnier sous la moustiquaire. Le jour se lève, les chèvres reprennent le trajet des ordures à brouter, je peux espérer m'endormir une heure ou deux. Que "n'hennit"...Voici la machine à broyer le mil qui lance sa vibration journalière...
Il est où le café?
Les enfants des rues entrent dans la communauté, ils nous regardent manger, décidément ça ne passe pas...j'arrête le mouvement, l'oeil plongé dans mon marc: je ne vois rien qui puisse m'aider à avoir le geste approprié...
On leur apporte une sorte de bouillie de mil, un seau pour se laver les mains. Ils se jettent dessus, se remplissent le ventre comme ils peuvent: ça dure...15 secondes? L'espace est déjà libre...
Moment de solitude...difficile d'exposer ici ce que je ressens, ce qu'il m'en reste, ce qu'il va me falloir gérer intérieurement.
Plus que tout, l'envie prioritaire de construire la trame du projet nutrition.
Je vais y passer plus de huit heures aujourd'hui, je mets D. dans le bain, pas le choix, faut se bouger, être efficace. J'ai d'autres idées en tête, mais je me plie à mon objectif premier, avec le désir que ça fonctionne pour pouvoir après peut-être l'ouvrir à ces enfants non prioritaires à l'heure présente...
A midi, le plat est beau devant nous: des boulettes de thon épicées, une sauce aux légumes, du riz concassé nature...Encore une fois, nos appétits communs ne nous permettent pas de finir- ça ne me plaît pas de vider le reste sur le tas d'ordure pour ces biquettes qui m'empêchent de dormir. Je me dis que cela serait mieux de pouvoir faire une place dans notre frigo pour reverser ça en plus dans la bouillie du matin, importante car comblant un vide, mais si insuffisante pour ces petits corps en demande...
On finit par mettre les restes dans la cuisine: rien à voir avec nos cuisines à l'occidentale...
Des adultes cette fois viendront consommer nos restes...
Le soir, on est toutes gênées encore une fois de ne pas finir nos pâtes aux pommes de terre...On attend en groupe les mendiants qui viennent réclamer...nos restes...Ce soir, nous avons eu une panne d'électricité qui nous a fait un peu décaler l'heure, peut-être sont-ils allés ailleurs?
On empile le contenu de nos deux plats en prenant soin de ne pas trop montrer ce qui semble tacitement nous rendre un peu coupables...mais peut-être que c'est mieux de ne pas finir et de savoir que ça va permettre à d'autres de continuer à vivre...
La cuisine est très bien préparée, je tiens à le souligner, et parfois nous vidons totalement le plat, mais il y a des jours comme ça, où peut-être les estomacs se nouent en commun...
Ce matin j'ai accompagné l'une des femmes qui prépare nos repas au marché. J'ai pu un peu lister les légumes, fruits, oléagineux qui se vendent. Les étals sont encore plus petits qu'en Inde: pas de balance, le poids ce sont les mains...facile car on achète une demi patate douce, une carotte, un petit bout de potiron de 5 cm, un petit poisson séché, quelques feuilles de laurier dans un petit sachet plastique, une cinquantaine de graine de niébé ( légumineuse africaine...), quelques mini-piments...En passant devant l'un des deux autres étalages, une vieille marchande m'attrape l'anse du seau et regarde l'intérieur...je lui souris...et nous rentrons après avoir acheté dans un sac plastique de l'huile de palme raffinée alors qu'il y en avait de la vierge, bien rouge sur le marché. J'en discute avec N. qui a fait l'achat. Elle ne connaît pas la rouge, la vraie, celle que l'on n'a pas transformée, celle qui apporterait aux enfants la vitamine A dont ils ont si besoin et les bons acides gras. J'ai vu qu'il y avait du beurre de cacahuète et ça me donne des idées pour le goûter que l'on va instaurer à l'école afin de compléter l'alimentation des nouveaux écoliers.
Le soir, j'ai commencé comme promis à montrer aux femmes africaines, les femmes indiennes et les enfants que j'avais photographiés en Inde: elles ont vraiment aimé. Cuisine, habits, danse...elles veulent en savoir plus, elles comprennent pourquoi je leur pose tant de questions, elles veulent apprendre quelques recettes de l'autre continent, découvrir plus sur la vie de ces femmes qui quelque part leur ressemble. "A quelle heure se lèvent-elles, elles? Comment font-elles cette pâte? Comment nouer le sari?..."
Finalement, je n'ai pas rien fait aujourd'hui. J'ai aussi installé les livres dans la bibliothèque pour les trier et penser surtout à acheter de quoi les recouvrir.
Le frère de M., enseignant, veut m'aider à faire ce projet de transcription écrite d'histoires sérères. On pense aussi commencer à établir en dehors des horaires écoles des heures d'animations autour de la lecture, de contes, d'activités manuelles à partir e livres: pliages, collages. Nous pourrions ainsi profiter des tables, du tableau, du matériel scolaire et surtout du lieu, tout en offrant un accueil plus étendu que celui des simples horaires scolaires du matin....Le soir, la petite Ma. est venue me réclamer son temps de lecture à la communauté mais quand elle a vu que les livres n'étaient plus dans ma chambre elle a commencé à fureter partout dans mes sacs: "Ils sont où? Ils sont où?". Avec la lampe de poche je l'ai amenée dans la pièce consacrée, sacrée tout court pour elle....j'ai adoré ce moment. Je la regardais toucher, caresser les livres et
elle a choisi trois Kirikou, comme un fait exprès- il faut dire que je
les avais mis en évidence- Nous sommes allées nous pelotonner contre le
mur craquelé de ma chambre sur une petite couverture que j'avais pliée
par terre pour faire office de divan. Sa mère l'a appelée, elle est revenue avec quelques cajou dans le creux de ses mains et m'en a versé le contenu dans la mienne. L'histoire pouvait commencer...elle a fini très vite sa petite main, alors j'ai tendu la mienne et on a partagé ma part. Elle m'a fait comprendre de ne rien dire, j'ai souri et on s'est plongées dans l'histoire. Nous avons été plongées dans le noir alors que nous étions en train de chercher Kirikou caché dans les pages. J'ai pu attraper ma lampe de poche et c'était très drôle de chercher sur la page Kirikou avec un petit cerceau de lumière! Elle était toute joyeuse à chaque fois qu'on le trouvait, comme si finalement on devenait de petites exploratrices.. . Là j'écris difficilement car à nouveau en coupure d'électricité, l'écran m'éblouit, je ne vois pas les touches. Les bruits des bêtes sur les murs ne me rassurent pas trop, je pense à ma voisine de chambre qui s'est fait mordre par une souris dans son sac, et je me dis que bientôt je vais sentir quelque chose me grimper dessus...L'eau n'est toujours pas revenue non plus. Je relis donc le message et je souris en entendant une autre bénévole râler: " Pas d'eau, pas d'électricité, pas de bidons..." et une autre lui répond: " On est où déjà?" Et tous de répondre en COEUR: " En Afrique."
Mais qui dit: pas d'électricité dit, pas de muezzin! A quand les chèvres et les ânes électriques?
Ta bibliothèque est superbe !
RépondreSupprimerj'espère que les ânes t'ont laissée un peu dormir cette nuit
Merci, là ce n'est pas encore la bibliothèque, c'est une exposition pour mes quelques enfants testeurs de la communauté, avant d'embrayer sur l'art de recouvrir tout ça si je trouve du papier à recouvrir- vaste problème ici- car là c'est un peu plus de poussière chaque jour...ensuite savoir ce que l'on laisse ici et financer des étagères locales mais je voudrais avant redonner un coup de frais au lieu...puis commencer à faire une après-midi lecture dans l'école au lieu de la laisser fermer...puis bosser sur le centre doc, mais il y a tant de choses prioritaires que là je vois tout au premier plan et j'ai l'impression de faire un grand écart à 4 jambes pour ne rien laisser de côté...
RépondreSupprimerNon je ne dors pas, l'âne est un animal qui fait des crises d'asthme toute la nuit ou peine à arriver à éternuer. Quant au muezzin, même les pannes d'électricité ne l'arrêtent pas, et c'est a capella qu'il prolonge son chant dans la rue et il a du coffre! c'est plus agréable qu'à l'hygiaphone mais pas plus reposant. Je cogite sur les projets et je fais dossier sur dossier: école, nutrition, santé, biblio, potager...synthèses...vaisselle dans la nuit, j'ai le dos cassé d'ailleurs, je suis scotchée de voir les femmes faire tout ça, lessive, cuisine, ménage avec les enfants accrochés au dos. Là il est temps que j'essaie de me reposer...Bise
si tu veux durer ..minimum 3 mois ... gaffe à ta peau....
RépondreSupprimersans compter les autres virées que tu vas faire ... donc qui va piano va sano ... ne l'oublie pas ..
super ce que tu fais
gros bisous .
maman