Difficile de trouver un temps pour écrire mais surtout pour trouver la position qui ne va pas me casser le dos.
Le temps ici est assez surprenant car nous pouvons avoir très froid comme le matin ou le soir, ou très chaud dans la journée. Les enfants viennent à l'école qui avec le débardeur, qui avec l'anorak et le bonnet, qui en pagne au choix des parents. La nuit je superpose tout ce que je peux sur moi pour ne pas claquer des dents et le supplice de la douche gelée le matin le devient moins par la joie d'avoir de l'eau au moins une fois par jour. Le plus dur: la vaisselle de la communauté de nuit à tour de rôle dans une eau violette noirâtre, hyper grasse, stagnante et sableuse puisque tout est balancé par la fenêtre de la cuisine en attendant le moment du nettoyage. Amis rats de 40 centimètres tués à coup de pelle et gentilles blattes sont les bienvenus. Nous sommes à chaque fois en apnée et prions pour que l'eau coule au robinet dans le fond de la cour pour pouvoir changer discrètement un peu de cette eau viciée. Je prends ici la mesure des problèmes d'hygiène auxquels sont confrontés les gens d'ici.
je l'ai encore plus prise lors de la visite de l'hôpital du district où j'ai pu voir le manque total d’asepsie de la salle de circoncision, d'accouchement et la vétusté du matériel.
La salle d'accouchement m'a horrifiée et une odeur putride s'en dégageait. Le guide laborantin nous a conduit à la salle des nouvelles mamans. Deux femmes étaient assise habillées sur leur lit, leur nouveau-né du matin emmailloté. On les garde quelques jours avant qu'elles ne repartent la plupart dans des tribus éloignées. Une femme était là, avec des jumeaux. J'ai eu une étrange sensation, les jumeaux m'ont émue, peut-être en souvenir de mes neveux qui me manquent- petits jumeaux- mais surtout parce que leur petite taille m'a troublée. On ne naît pas si petit à terme, même s'il s'agit de jumeaux. J'ai osé le dire, mais on m'a affirmé que ça allait. Le soir, on nous a appelé pour nous dire qu'un des jumeaux était décédé. Il a été immédiatement enterré. Information reçue au milieu du repas pris dans le noir...inutile de dire que j'ai eu l'appétit coupé. Les enfants ici restent sans nom plusieurs jours, on attend qu'ils soient viables...On cherche à informer les femmes qui n'ont plus officiellement le droit d'accoucher chez elles, de la nécessité d'un suivi le long de leur grossesse sauf que c'est assez impossible par le manque cruel de moyens, de locomotion, d'aménagement du temps de travail de ces mères qui parfois allaitent et font des enfants, rompant aussi la qualité nutritionnelle du lait apporté et au premier enfant, et au second. C'est pourquoi l'association où je suis mène le projet de l'hôpital pédiatrique et de maternité. Il y aura des gens formés, des couveuses et surtout un suivi gratuit pour les femmes. Seuls ceux qui auront les moyens de payer les consultations paieront. Ce n'est pas gagné car je vois aussi beaucoup de mal à vouloir chroniciser les visites des payeurs et de les rendre aussi dépendants d'ordonnances allopathiques. D'où mes débuts d'essais de tisser un lien de par ma formation de naturopathe entre les tradi-praticiens peut-être du jardin botanique de Diakho et les allopathes.
Je sais qu'à l'hôpital de Diofior ils utilisent les plantes pour les femmes enceintes, et je suis déjà conviée pour partager un minimum de savoir. J'ai quelques idées de contacts locaux que je suis en train de travailler dans mon coin avant de les exposer mais ça se précise.
Les journées s'organisent de façon assez naturelles mais sont toutes fatigantes car à l'école il s'agit de gérer une classe de 52 enfants sans aucun matériel, aucune surface libre, pas d'accès à l'eau, une enseignante formée à la manière d'ici qui propose des activités absolument pas adaptées aux enfants sur lesquels elle finit par crier. La seule chance de ces enfants plus âgés c'est pour l'instant, en tout cas devant moi, de ne pas être autant frappé à coup de branche que ceux des autres niveaux. Ici l'éducation repose sur la théorie des têtes vides qu'il faut remplir à coup de répétitions et d'exercices évalués sans tenir compte du développement de l'enfant ni du temps nécessaire à l'acquisition des compétences.
Je pensais a priori passer plus de temps sur mon projet bibliothèque, mais faute de local, de papier à recouvrir et surtout face à l'urgence de la situation quand la classe explose et l'enseignante aussi, il me faut bien être réactive;
Je passe donc mes après-midi et mes soirées à tenter de fabriquer du matériel permettant aux enfants de manipuler a minima au moins pour apprendre à compter, dénombrer, repérer les couleurs, le vocabulaire usuel. Je tente de les plonger dans un bain linguistique accessible pour qu'ils ne soient pas en demande de leur langue maternelle- le sérère- qu'ils doivent apprendre à mettre de côté pour l'entrée en primaire. Tout est bon dans la récupération: vieilles chemises de cartons repêchées dans des sacs plastiques, rouleaux de papier toilette, couvertures de livres anciens non adaptés...
Le matériel des bénévoles est sans cesse en voie de disparition et il faut tout mettre sous clé. J'ai la responsabilité unique soit-disant des clés d'une petite salle dans la communauté, mais ponctuellement je retrouve la porte grande ouverte. C'est comme ça.
L'école des sables comme je l'appelle est très mignonne malgré tout, elle mérite d'être soutenue, les enseignantes accompagnées car elles acceptent l'aide si on la propose avec tact. Il faut faire attention aussi qu'elles ne se reposent pas entièrement sur les bénévoles sinon, lorsqu'elles se retrouvent seules, tout se reperd. Mais chaque jour, elles me demandent quelques cahiers, des feuilles pour leurs préparations. J'en profite pour y jeter un coup d'oeil...la structure y est, le contenu ne l'est pas. Avec un peu de temps et de continuité dans l'aide apportée pourrait sans doute faire évoluer les choses dans le bon sens.
Déjà ces enfants ont de la chance d'être là par rapport à d'autres qui déambulent malheureux dans les rues: les talibés. Ces enfants sont donnés par leurs parents à des "maîtres" à apprendre le Coran. Ils vivent entassés dans des petites pièces où en dépit d'une malnutrition gravissime qui empêche bien sûr un cerveau d'enfant de bien fonctionner, ils doivent apprendre par coeur les pages du Coran. Je suis dans le bain avec les chants musulmans qui me bassinent les oreilles toute la nuit sans aucune fatigue- sauf la mienne...
Ces enfants sont envoyés mendier la journée, battus s'ils ne rapportent rien, fouettés s'ils ne retiennent rien, laissés dans un sale état en espérant ou pas, que leur force vitale prenne le dessus et que l'envie de se plier à la férule de leur maître ne revienne...
Les parents n'ont pas trouvé mieux, ils sont pauvres, pas informés, manipulés.
Les enfants que nous recevons, même si l'éducation n'est pas adaptée sont déjà des enfants un peu sauvés, dans le bon axe, ou disons dans le moins pire.
La priorité me semble-t-il c'est qu'ils trouvent un lieu, un temps qui régulent leurs journées, qui les socialisent, qui les ouvrent à d'autres cultures, à d'autres espérances.
Ces enfants n'attendent qu'une chose: apprendre, savoir, jouer, danser, être heureux... Les regards sont un tissu paradoxal, ils peuvent nous offrir l'abîme du désespoir, de la demande non comblée, comme de la plus grande joie, du plus grand amour.
Je suis chaque jour fortement troublée par le contact qu'ils m'offrent...C'est un enfant qui joue sur un bidon, d'autres qui dansent, d'autres qui pilent le mil, d'autres qui s'agrippent à mes mains en sautillant et en disant "toubab toubab"...
Mais ce sont aussi des enfants qui pleurent, tombent malgré eux et se font rudement secoués, travaillent, mendient avec des dents très abîmés...
A titre d'exemple dans le milieu de l'école: j'étais dans un petit coin assise avec 10 enfants pour un jeu de mathématiques avec des abaques que j'ai trouvés dans un coin de l'association. Une petite fille depuis le début me regardait avec de grands yeux tristes, l'air fatiguée, un peu lointaine. Elle tendait juste sa petite main pour attraper les bâtons, les cubes à empiler pendant que les autres participaient et babillaient en sérère...à un moment, j'ai senti qu'elle était figée, plus un geste. Je me suis aperçue qu'elle avait fait pipi et qu'elle était d'une tristesse infinie. Je me suis levée pour prévenir la maîtresse, mais je n'ai eu aucune réaction. Pas plus du côté d'une dame qui s'occupait de prélever la petite pièce des mini-goûters...
Je me suis refusée à laisser la petite dans cet état même si on me disait de laisser: laisser une flaque sur le préau, laisser des habits trempés, laisser une petite fille au bord des larmes en train de tenir ces vêtements sans pleurer, sans parler, sans oser demander de l'aide, au bord de rien... Un adulte est venu la gronder...pour en rajouter une couche. Pas d'eau évidemment, pas de toilettes dignes de ce nom, les petits font pipi tout droit sur le sable de la cour...
J'ai donc fait rentrer les autres élèves dans la classe laissant l'enseignante s'en dépatouiller et je suis allée vers une bassine avec un pichet pour nettoyer la petite que j'avais avec dépit, installée sur une petite pierre chaude face au soleil, de celles dont on se sert pour apprendre aux enfants à sauter en attendant des pneus qui n'arrivent pas pour faire office de cerceaux.
Là, l'homme qui fait office de portier le matin m'a vue, et il a fait signe à la dame du goûter de prendre ma place. Je suis allée jeter de l'eau sur le béton du préau où avait eu lieu le problème et comme j'ai commencé à me saisir du balais, là encore on est venu prendre la relève.
La petite a fini la matinée debout contre le mur jusqu'à ce qu'on lui jette à la figure une partie de son pagne qui avait été mis à sécher. Elle s'est mise à pleurer en silence. En repartant, juste une petite caresse sur la joue, la seule chose que j'ai pu rajouter en me disant qu'il fallait vraiment que les choses changent doucement.
Il faut de l'eau à l'école, il faut réaménager le temps scolaire...comment des enfants si jeunes peuvent-ils se passer d'aller aux toilettes, se passer de goûter, se passer de matériel, se passer d'affection, se passer de rouleaux de papier pour leur essuyer des nez qui coulent comme fleuve...?
Cela paraît de petits détails comparés au pire environnant,
mais sur ces points il est facile d’intervenir et il me semble que cela
participe à la réalité du travail qui peut être fait dans le cadre du droit des
enfants.
Voici cependant quelques photos de ces petits élèves qui ont
la chance malgré tout d’avoir aussi une école, une cour, quelques jeux, un
temps d’appel, une classe- même si clairement pas adaptée encore aux
apprentissages pré-élémentaires.
| Installation progressive des enfants pendant que l'appel continue ( 52-60 enfants par classe) |
Mais c'est vraiment bien de prendre un enfant par la main...



OUI........là et ailleurs.... fais ce que tu peux ....
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